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Hommage à Abdel, le roi du Maroc
L’association des clients de bistros de Bicêtre me charge de
faire l’éloge funèbre d’Abdel, dit « Le Roi du Maroc », décédé samedi
à un âge inconnu, pour des motifs encore inexpliqués mais que nous qualifierons
volontiers de bagarre d’ivrogne. Pour la postérité.
Abdel,
Pendant de nombreuses années tu étais cuisinier au Brazza,
Place de la République au Kremlin-Bicêtre. Tu te vantais dans tous les bistros
de Bicêtre d’être un des meilleurs cuisiniers du monde. De fait, je suis allé
manger une fois au Brazza avec le vieux Jacques, Jim et sa grosse. J’ai pris un
steak frites. Il était raté. Les frites aussi.
Tu te vantais dans tous les bistros de Bicêtre d’être un des
meilleurs pour toutes les activités que l’on pouvait imaginer. On te laissait
parler parce que nous n’avions pas le choix et parce que tu criais tellement
fort que ça nous lassait. Je dois même avouer que je t’ai poussé, plusieurs
fois, à crier de plus en plus fort de manière à ce que le patron du bistro te
vire.
Heureusement, tu étais souvent accompagné de Luigi. Il était
aussi ivrogne que toi mais comme il avait peur d’être viré de tous les bistros
du coin, il arrivait à te faire fermer ta gueule.
Pendant des années, 15 peut-être, 10 au moins, on s’est vus
toutes les semaines, parfois tous les jours, jusqu’à ce que « ton accident »
t’empêche à traîner dans tous les bistros. Ton accident ? J’ai mis le mot
entre guillemets mais ça ne se verra pas au prononcé du discours. Il parait que
tu t’étais cassé la gueule devant chez moi, de l’autre côté de la Nationale, un
peu au dessus d’Assu 2000, vers ce petit bistro tout crado. Certains t’ont vu
ensuite erreur vers le métro de Bicêtre. Après recoupement, la seule piste
sérieuse que nous ayons pu trouver était que tu te serais fait casser la gueule
par des mecs que tu aurais emmerdés, sur la Nationale.
Ton histoire de samedi soir est sans doute identique. Nous
ne le saurons jamais mais, cette fois, elle a été fatale. Alors que nous
devrions éprouver de la peine, voire une espèce de nostalgie, après toutes ces
soirées, toutes ces turpitudes, toutes ces fois où j’ai aidé le patron d’un
bistro à te virer, toutes ces fois où je t’ai convaincu que tu étais parti sans
payer, la veille, que je ne vois ta mort que comme une des nombreuses aventures
qui pourrait t’arriver.
A la limite, je t’imagine rentrer dans le bistro. Nous nous
fouterions et ta gueule et tu nous engueulerais en rigolant comme un abruti :
« Personne ne tue le roi du Maroc, le roi du Maroc est le plus fort. »
Mais quelqu’un t’a tué. Un accident, probablement, mais tu
lui aurais sérieusement cassé les couilles auparavant ce qui l’aurait un peu
poussé à… te pousser, que je ne serais pas plus surpris que ça. C’est ta vie, c’est
ta mort.
Karim était peiné hier soir, il ne croyait pas ce qu’une
telle histoire puisse t’arriver. Il ne croyait pas que tu puisses mourir, même
sans avoir remboursé les 180 euros que tu lui devais. D’ailleurs, beaucoup de
bistros sont en deuil, aujourd’hui.
Abdel,
Tu ne nous manqueras pas. Tu continueras de hanter tous les
bistros de Bicêtre, comme les hante encore le vieux Robert, mort il y a environ
10 ans. Il y a tellement de turn over parmi les clients, de toute manière, qu’on
y comprend plus rien. Nous étions peut-être les deux plus anciens dans ce triangle entre
l’Aéro, l’Amandine et la Comète. Il reste Corinne et sa mère, on voit moins ton
pote Luigi, le vieux Jacques et ma bande sont plus récent, sauf Patrice mais il
traine moins dans le périmètre.
Tu me laisses seul à faire l’âme des bistros. Ca me fera la
paix.
Patron,
Mets une tournée sur le compte d’Abdel. Peut-être
reviendra-t-il payé, tordu comme il est.
Salut, Abdel !


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