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J’ai beaucoup parlé d’Abdel, dans mes blogs. C’est un type d’une
soixantaine d’années que je fréquente souvent au comptoir des bistros sans
toutefois qu’on puisse se qualifier de potes. Il lui est arrivé une histoire
particulièrement glauque et il est mort dans une bagarre avec un voisin. Les
commentateurs à mes billets sont relativement timides et, surtout, leurs
réactions sont étranges.
J’ai envie de leur répondre : c’est la vie. Il se
trouve que je connais un type qui type qui s’est fait tuer par autre. Il se
trouve aussi que je suis un blogueur un peu expérimenté, notamment dans les
histoires de bistros et des braves gens qui les fréquente.
C’est la vie. On est entourés de gens spéciaux qu’on ne connaît
pas. On est entourés de gens qui finiront pas mourir, potentiellement dans des
histoires glauques. En 15 ans de fréquentation des bistros, j’en ai vu des
histoires glauques ! Tiens ! Trois connaissances qui sont mort tous
seuls, chez eux. Deux ont été retrouvés « à l’odeur ». Le troisième a
été retrouvé par des copains à lui qui s’inquiétaient de ne pas le voir depuis
plusieurs semaines (ça faisait en fait plusieurs mois). J’ai vu une flamboyante
rousse australienne qui couchait avec la moitié du quartier mais qui a été
expulsée parce que ses papiers n’étaient plus en règle. J’ai vu un type de
trente ans, alcoolique, mourir d’une rupture d’anévrisme dans les chiottes de
son boulot, retrouvé par ses collègues après un week end alors qu’il sortait d’une
semaine de congés. J’ai vu un type de 35 ans tomber dans la déchéance parce qu’il
n’a jamais réussi à trouver l’envie de bosser après un accident (jambe cassée)
dont il était parfaitement remis. J’ai vu l’enterrement d’une vieille dame où
nous étions cinq, et encore parce que j’avais poussé trois copains à venir
faire la foule. J’ai vu une prostituée venue de l’est qui rentrait à Bicêtre
vers 5h30 tous les matins et faisait une gâterie au patron pour le réveiller. J’ai
vu un type se présenter à la Comète, suite à ma recommandation, pour être
cuisinier mais ne pas pouvoir être pris, à notre « surprise naïve »
parce qu’il n’avait pas de papiers en règle.
J’arrête. J’ai des histoires glauques plus rigolotes, comme
celle de Marcel Le Fiacre qui avait fini aux urgences avec son épouse parce qu’il
s’était coincé le machin dans la braguette après s’être fait éponger par une
cliente pour payer une course. Ou celle du vieux René qui est resté des mois à
l’hôpital sans presque aucune visite et qui m’a fait la gueule pendant des mois
parce ce que je ne suis pas allé le voir alors qu’il était à l’hôpital à côté
de mon bureau. Ce que j’ignorais jusqu’à sa sortie. Ou celle de la clocharde
que j’ai vue en bas de chez moi se torcher les fesses avec les mains, debout.
Ou celle des deux clochards qui se battaient avec des couteaux, Tonnégrande et
moi leur courant après pour les séparer, jusqu’à ce qu’un d’entre eux se casse
la gueule dans le congélateur dans le camion du marchand ambulant de saucisson.
Ce qu’il y a de bien, quand on tient un blog, c’est qu’on
peut facilement en faire des « belles histoires ».
Mais j’arrête l’énumération. Je pourrais trouver des types
qui connaissent d’autres histoires glauques.
Je pourrais trouver aussi des types qui n’en connaissent
pas, parce qu’ils ne s’intéressent pas aux gens autour d’eux. C’est infiniment
plus triste. Ils habitent un quartier, une campagne, connaissent les voisins,
papotent parfois quand ils se croisent à la caisse du supermarché mais ils ne s’intéressent
pas aux gens. C’est peut-être comme ça, qu’on devient réactionnaire, en fermant
les yeux sur la vie qui tourne autour de soi, en voulant former un paravent
pour s’isoler, pour reste entre soi.
Je ne vais pas au bistro pour connaître des histoires
glauques. J’y vais pour me détendre, après le boulot, pour rigoler avec les
copains. Parfois je papote avec des inconnus, parfois je deviens pote pendant
quelques temps avec des lascars de passage, parfois des amitiés plus profondes
se créent. Parfois, on boit des bières avec des types qui ne parlent par
français mais qui ont un chantier dans le coin. Souvent les gens reviennent,
ils s’incrustent dans le paysage, deviennent membre du décor. On se dit
bonjour. Ou pas. On a quelques fois envie de devenir pote avec un type
uniquement parce qu’il a une bonne tête. D’autres fois, on a peur que le type
croit avoir le droit pour se prendre pour votre pote.
Mais toujours, je suis là, au coin du comptoir.
Les yeux ouverts.
Des jeunes couples viennent manger avec leurs enfants
mettant un peu de fraicheur dans le bistro. Des ouvriers à l’hôtel dans le coin
viennent boire des bières et rigoler comme des tordus mettant un peu d’hilarité
dans le bistro. Des animateurs de la maison de retraite emmènent leurs
pensionnaires dîner dans la petite salle mettant un peu d’humanité dans le
bistro. Des blogueurs politiques se réunissent et parlent fort mettant un peu d’animation
dans le bistro.
Et il y a tous les autres. Les tordus. Ils existent. Les
nier ne sert pas à grand-chose.


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